Pédagogie de la culpabilité

En appuyant délibérément sur le sentiment naturel de culpabilité, certains parents ne se rendent pas compte qu’au lieu d’apprendre à leur enfant à respecter les règles, ils lui apprennent à ne plus tenir compte de lui-même.

Combien de parents oseront prendre le contre-pied de la pensée courante ? Car rendre l’enfant responsable de ses actes, c’est surtout, ne pas l’accuser d’être responsable de faire du mal aux autres.

 

En observant comment nous éduquons nos enfants, et comment nous avons été éduqués, il est possible de mieux appréhender la cause de certains problèmes psychologiques, troubles d’apprentissage, stress, et somatisations.

Mes observations m’ont amené à suivre la piste de ce que j’appelle “la pédagogie du sentiment de culpabilité”.

Éducation et vivre ensemble

L’éducation a pour but de permettre à l’enfant de trouver sa place dans la société, au sein de sa famille et du monde qui l’entoure. L’établissement de règles, de limites à ne pas franchir et de comportements respectueux sont à la base d’une intégration réussie.

Très tôt, l’enfant apprend qu’il existe des gens autour de lui, dont les besoins, envies et sentiments sont différents des siens. Cela va l’amener à un inévitable conflit interne, entre l’envie de satisfaire ses besoins et l’impossibilité de le faire; c’est le dur apprentissage de la frustration, et du sentiment de culpabilité. Si ce conflit interne n’est pas régulé par des règles claires et un amour inconditionnel, alors cela va créer chez l’enfant une angoisse qui le fera basculer dans la névrose*.

La plupart des parents, en toute bonne foi, pensent donner à leur enfant ce cadre précieux et cet amour inconditionnel. Disons qu’ils en ont l’envie, mais malheureusement, dans la réalité, c’est rarement le cas. Ils vous diront : il y a la théorie, et la pratique ! Mais ce n’est pas seulement une question de patience, ou de disponibilité. Pour moi – sans nier la difficulté aujourd’hui de trouver le temps de s’occuper sereinement de son enfant – c’est avant tout un problème de pédagogie.

Pour que l’enfant intègre certaines règles, ses parents, tout comme leurs parents avant eux, vont lui apprendre à faire la différence entre le bien et le mal; ce faisant, ils utilisent une forme de pédagogie moyenâgeuse qui va créer un schisme intérieur, avec une conséquence dramatique : l’enfant va devoir se battre contre une partie de lui-même, qui est considérée comme mauvaise, inappropriée, voire méchante.

Prenons un exemple, un enfant de 4 ans joue tranquillement dans le parc. Absorbé par son jeu, il ne tient pas compte de sa mère qui l’appelle. Quand finalement, il retourne voir sa mère, celle-ci lui dit “pourquoi tu n’es pas revenu quand je t’ai appelé ?” L’enfant baisse les yeux, gêné, ne réponds rien. Sa mère ajoute “ce n’est pas bien de ne pas répondre quand je t’appelle, ça ne se fait pas, regarde dans quel état est maman maintenant !”. On peut comprendre que cette mère cherche avant tout à apprendre à sa fille certaines règles, et qu’elle le fait, pensant bien faire. Cependant, d’un point de vue pédagogique, c’est surtout une façon de culpabiliser l’enfant, et de le rendre responsable du stress de sa mère.

Je choisis sciemment le terme de moyenâgeux pour nommer cette forme particulière de pédagogie, car elle s’appuie sur plusieurs millénaires d’éducation basée sur la religion et l’exercice du pouvoir absolu. Elle peut se résumer ainsi : si mon comportement est considéré comme mauvais, alors je suis une mauvaise personne. Il y a une volonté d’associer ce que je suis, et la façon dont je me comporte. C’est une forme de manipulation.

Pédagogie de la culpabilité

En se basant uniquement sur des notions comme le bien et le mal, on déresponsabilise l’enfant, l’obligeant essentiellement à dépendre d’une norme extérieure à lui-même. D’un point de vue pédagogique, vous convenez que c’est contre-productif !

Il est important que l’enfant ne soit pas culpabilisé pour ce qu’il ressent, car dans cet exemple, il était dans le plaisir du jeu. Plaisir qui peut devenir coupable par association : quand je m’amuse, je peux être grondé, et rendu responsable du stress causé à ma mère, donc de ses émotions. L’enfant est, par cette forme d’éducation, rendu responsable des émotions négatives de sa mère, c’est de sa faute si elle a stressé !

Cette pédagogie peut se résumer ainsi : par sa négligence, l’enfant a causé du tort à sa mère. C’est très pernicieux, car on induit, qu’au fond, l’enfant est une mauvaise personne, qu’il doit faire des efforts pour s’améliorer, et mériter d’être aimé. Mais ce n’est pas tout, cela va aussi mettre l’enfant en porte à faux avec ses propres sentiments, besoins et émotions. En effet, si lorsque je ressens du plaisir, on me culpabilise, on m’accuse de faire du tort à l’autre, on induit que je suis une mauvaise personne, et on me retire l’amour, alors il y a de bonnes chances que je commence à douter de mes ressentis et de moi-même. Comme cette situation est très anxiogène, l’enfant va chercher à tout prix à s’en sortir. Mais quelle solution lui reste-t-il, sinon de se couper de lui-même, et de ne plus tenir compte de ses ressentis et de ses émotions ? Faire ce que ses parents attendent de lui, ce n’est ni l’autonomie ni la responsabilisation, c’est se soumettre à une norme extérieure.

L’amour au mérite n’est pas un véritable amour, mais une forme d’esclavage, qui poussera l’enfant à vivre dans la peur du jugement et de lui-même.

Pédagogie de la responsabilité

Voici ce qui aurait pu faire une grande différence dans la vie de cet enfant : même scénario, mais cette fois, quand l’enfant revient vers elle, sa mère lui dit : “tu étais absorbé dans ton jeu, tu t’amusais beaucoup, n’est-ce pas ?”. Cette fois, l’enfant regarde sa mère dans les yeux, et lui dit “Oui !” Ensuite, sa mère lui dit “c’est important que tu sois attentif quand je t’appelle, et que tu me montres que tu m’as entendue”. Dans cet exemple, l’enfant est validé dans ce qu’il ressent, et responsabilisé par rapport à son attitude dans sa relation à l’autre, ce qui est très différent.

Une pédagogie responsable tient compte de la vie intérieure de l’enfant, et encourage l’autonomie émotionnelle par la validation des ressentis et l’instauration de règles claires.

Prenons un autre exemple. Voici un garçon de 8 ans, élevé dans la pédagogie de la culpabilité, et qui a très bien appris sa leçon. Un jour, alors qu’il est en train de vivre une frustration, il se met en colère. Cette colère est explosive, alors comment fait-il pour la supporter, pour la gérer ? Il va se retourner contre sa petite sœur, en l’agressant verbalement et se plaignant que s’il se met en colère, s’il est mal, c’est de sa faute à elle.

Dans cet exemple, on voit bien que l’enfant ne supporte plus ce qu’il ressent, qu’il n’a pas l’espace d’exprimer sa colère. Alors, il va simplement faire comme on lui a appris à faire, il va accuser l’autre d’être une mauvaise personne, et d’être seul responsable de son mal-être. Tout comme ses parents ont fait avec lui en l’éduquant : en l’accusant d’être une mauvaise personne, et d’être responsable de leur mal-être.

Fondamentalement, l’éducation que nous donnons à nos enfants devrait être basée sur un amour inconditionnel. Mais souvent, je vois des parents désemparés. Comment mettre une limite à mon enfant, sans le menacer de lui retirer mon amour, ou d’être puni ? C’est la question que m’a posée sa tante.

Il est évident que les dégâts sont déjà faits, et que sans un changement radical chez ses parents, il n’y aura aucun résultat probant. Cependant, voici ce que je lui ai proposé.

C’est important, dans ce cas, que l’enfant ne soit pas stigmatisé (une fois de plus) pour ce qu’il ressent. La frustration et la colère sont normales, et ne doivent pas être considérées comme négatives. Par contre, la violence verbale contre sa sœur, elle, n’est pas acceptable et l’enfant doit pouvoir l’entendre. Cela sera d’autant plus facile pour lui, qu’il aura été accepté dans sa colère avant. Pas acceptable ne veut pas dire qu’il est une mauvaise personne, pas acceptable est une limite à ne pas franchir, et franchir cette limite ne signifie pas que l’enfant ne sera plus aimé.

L’amour ne doit pas être soumis à condition, il doit être inconditionnel, ce qui n’empêche pas pour autant de mettre des limites à son enfant.

Une soumission à une norme extérieure

Un autre problème soulevé par cette pédagogie est illustré par cette situation. Une grand-mère reçoit sa petite fille pour dîner. Après le repas, elle demande “tu as aimé ce que je t’ai préparé à manger ?”. La petite fille, qui connaît bien sa grand-mère, baisse les yeux, gênée, et lâche timidement un “oui”, mais les restes dans son assiette semblent dire le contraire. Sa grand-mère, alors, de surenchérir “mais si tu as aimé, termine ton assiette !”. “Je n’ai plus faim, grand-mère”. Vient ensuite le dessert, et là, les yeux de la petite fille s’illuminent. “Je peux avoir du dessert ??” Et la réponse tombe, cinglante… “mais ma chérie, si tu n’as plus faim, tu ne prends pas de dessert”. J’aime cet exemple, car qui n’a pas vécu, enfant, pareille situation !

Plusieurs choses peuvent être décodées. Tout d’abord, la petite fille a bien compris qu’elle ne peut pas exprimer réellement ce qu’elle ressent, il n’y a pas de place pour dire qu’elle n’a pas aimé. Exprimer ce qu’elle ressent signifierait faire du mal à sa grand-mère, et prendre le risque d’un retrait d’amour, d’un jugement négatif, voire d’une punition. L’amour ici, est soumis à condition, à condition que je n’exprime pas mon ressenti, que je mente. Mais peut-on parler d’amour ? Mentir pour être aimé, mentir pour ne pas blesser, voilà ce que nous apprend la pédagogie de la culpabilité ! Mais soyez rassurés, le mensonge, c’est mal, vous serez aussi punis pour avoir menti. Cela s’appelle la double peine, et pour cause, cette pédagogie contient un double langage, elle dit une chose et son contraire. Vous exprimez ce que vous ressentez, vous faites du mal à l’autre, vous mentez, c’est mal. Que vous reste-t-il comme option, sinon faire taire cet insupportable ressenti, désormais indésirable ? C’est la soumission à une norme extérieure à soi.

Si ce que je ressens définit mes actes, alors on parle d’une norme intérieure. Si ce que les autres pensent de moi définit mes actes, alors on parle d’une norme extérieure à soi.

J’entends d’ici les mamans me dire, mais alors comment je fais ? Je ne peux tout de même pas encourager ma fille à dire à sa grand-mère qu’elle n’a pas aimé ce qu’elle a cuisiné !

Une transmission transgénérationnelle

Comprenez que la pédagogie de la culpabilité se transmet de génération en génération, donc que la grand-mère, la mère et la fille dépendent aussi d’une norme extérieure, dans la peur du jugement. Vous comprenez que la grand-mère a besoin d’amour elle aussi, et que, pour être aimée, elle va cuisiner de bons petits plats. C’est-à-dire qu’elle va, pour avoir de l’amour, faire plaisir à l’autre. Quelque part, si on n’aime pas ce qu’elle cuisine, on ne l’aime pas elle. Tout comme enfant, elle a entendu que si elle ne se comportait pas comme ses parents l’entendaient, elle ne serait pas aimée.

Ma proposition dans ce cas serait que la petite fille désamorce la pédagogie de la culpabilité en disant à sa grand-mère “Tu me demandes si je t’aime toi, ou ta cuisine ? Parce que c’est différent. Toi je t’aime, quoi que tu cuisines, mais des fois, ce que je mange ne me plaît pas.”

Des conséquences sur la santé physique et mentale

Comme je l’évoquais au début de l’article, ce schisme intérieur n’est pas sans conséquence sur la santé physique et mentale. L’éducation basée sur la culpabilisation va générer un stress conséquent, présent tout au long de la vie. La peur de ne pas être aimé tel que l’on est va nous obliger à une surenchère permanente afin d’obtenir cet amour dont nous avons cruellement manqué enfants. Et nous le savons aujourd’hui, le stress est la première cause de maladies, tant physiques que psychiques.

Une remise en question salutaire

Je pense qu’aujourd’hui il est plus que temps de remettre en question cette forme déresponsabilisante d’éducation. Notre santé et celle de nos enfants en dépendent ! C’est à vous que je m’adresse, vous qui avez – malgré vous – intériorisé, intégré et fait vôtre cette pédagogie manipulatrice, vous pouvez vous en libérer.

Julien FRÈRE

Écrit à Mount Coolum, Australie, 22-26.12.2015. Merci à L. pour la relecture et les suggestions, merci à mes patients et mes élèves pour l’inspiration.

 

Qu’est-ce qu’une névrose

Les psychanalystes nous disent qu’une névrose est une affection psychogène résultant d’un conflit inconscient entre les désirs du sujet et les interdits qui s’opposent à leurs réalisations (Virel, Psych. 1977). Les névroses sont des troubles mineurs du comportement, il en existe plusieurs formes, citons la névrose hystérique, la névrose obsessionnelle et la névrose d’angoisse. La plus répandue est la névrose obsessionnelle, qui dénote un comportement orienté sur l’exigence de résultat, le besoin de contrôle (sur soi et sur les autres), la peur de ne pas y arriver, et un sentiment d’être responsable des autres.

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13 commentaire$s

  • Merci pour ce bel article éclairant. Je me sens bien sûr totalement concernée. Le plus dure c’est d’en sortir et de me reconnecter avec mes ressentis et émotions. La méditation m’aide surtout à observer les deux parties qui ne sont pas d’accord et par l’observation les choses s’apaisent. J’encourage toute les mamans à écouter vos conseil. Une autre façon de dire les choses est enseigné dans la communication consciente (CNV)..et d’autre type de communication.C’est sympa

    • Bonjour Natacha, merci pour votre partage. Ces deux parties qui ne sont pas d’accord entre elles me font penser au combat entre l’enfant et ses parents… D’une certaine manière, nous intériorisons nos parents, ceux-ci s’installent dans notre mémoire implicite pour continuer à nous culpabiliser, même quand ils ne sont plus là, ils sont encore là.

    • Bonjour, je rebondis sur ce qu’a écrit “Kodratoff” le 20 janvier quant à la CommunicationNonViolente : ce que décrit Julien se rapproche de la CNV dans la manière d’appréhender la relation à l’enfant excluant (dans l’idéal) tout esprit de compétition, de jugement… bref de violence active ou passive.
      Pour que la pratique de la CNV devienne vraiment naturelle, pour la vivre au quotidien et sur le long terme, l’adulte doit en premier lieu passer par une phase de travail personnel en profondeur plus ou moins long, ce qui ne relève pas de la CNV, mais d’un parcours accompagné par un thérapeute. S’ouvre ensuite à la relation l’immense champ de la CNV. Bon chemin !

      • Merci Isa pour ton commentaire, ça me fait penser à une chose toute simple. À mon avis, la violence dans la communication, dans le langage, est la conséquence d’une violence intériorisée, notamment à cause de la pédagogie de la culpabilité. Vouloir la supprimer, comme par exemple, avec une technique de communication, c’est encore se faire violence : “si je n’arrive pas à éliminer la violence dans ma communication, alors je suis une mauvaise personne”. Voilà la culpabilité qui revient,et au final, rien ne change. Je te rejoins, car un travail intérieur va permettre de déraciner la violence à la source. Ensuite, la communication sera naturellement exempte de violence, reflet d’une âme libérée, authentique, et non d’une technique. Voir à ce propos mon article https://memoireimplicite.com/difficile-lacher-prise/ qui reprend ce concept, en l’appliquant à la relaxation.

    • Qu entend tu par tes 2 partie ( la facon dont tu veux eduauer et la voix de tes parents qui te dit que Tu dois faire l inverse)?

  • Très bel article.
    Il fait totalement écho à ce que mon thérapeute m’a permis de découvrir…
    Mais pas si facile de casser le moule et de fonctionner autrement !

  • Si tout le monde pouvait prendre la mesure de ce que ça engendre comme mécanismes auto-destructeurs, comme incapacité à développer ne serait-ce qu’un soupçon de confiance en soi, ces mécanismes finissent par envahir tout le quotidien, je dis bien tout. Le manque d’amour n’est pas forcément ressenti en tant que tel car il n’est pas forcément si existant que ça mais il peut être remplacé par amour conditionnel et est donc au moins autant culpabilisant. Sortir de ça est un travail quotidien même quand on a le sentiment d’y être arrivé, il faut poursuivre l’effort, un événement douloureux, un échec, un doute face un choix important et voilà…ça repart, il faut lutter à nouveau…

  • Merci pour cet article!
    Ca fait plusieurs années que je suis (suivre de loin) Julien dans le développement de ses méthodes et j’en reçois des outils formidables pour ma vie de couple et de famille.
    Donc, bonne continuation à chacun et merci encore

  • Un bel article !! merci

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